Royal City (vol.1) : Incursion maîtrisée dans l’intimité d’une famille

Parmi les grands noms des comics et autres romans graphiques, on retrouve celui de Jeff Lemire, auteur canadien à qui l’on doit des titres tels que Swamp Thing, Animal Man et Moon Knight pour ne citer qu’eux. Si certaines des séries susmentionnées trouveront écho dans le cœur des lecteurs, c’est pourtant du côté des romans graphiques du genre « tranches de vie » qu’il faut chercher les travaux les plus aboutis de ce scénariste. En témoignent notamment Black Hammer et Essex County, deux récits magistraux.

D’ailleurs, ce Royal City est en quelque sorte la suite spirituelle d’Essex County puisque, comme le précise l’auteur à propos de ce nouvel écrit, il tenait à revenir à « des récits plus terre à terre qui parlent de vrais gens ». Lemire ajoute qu’Essex County reflète d’une certaine manière celui qu’il était à 29 ans alors que Royal City renvoie à celui qu’il est devenu aujourd’hui, désormais âgé de 40 ans. Autant dire que sa vision des choses et sa façon de les appréhender ont évolué. Il suffit d’étudier le personnage de Patrick (Royal City) pour s’en faire une idée étant donné que celui-ci pourrait bien présenter des similitudes avec le scénariste de l’histoire qui l’a vu naître.

Plus réalistes, plus défaitistes, plus terre à terre, les autres personnages et leurs histoires semblent, eux aussi, tout droit sortis de la vie réelle d’un auteur qui a déjà soufflé ses 40 bougies.

Incursion au sein de la famille Pike

Tranches de vie ? Oui, même si l’artiste (il est aussi aux crayons pour ce Royal City) canadien déteste le terme. Pourtant, c’est bien ce que c’est. Pour preuve, dès le début de l’histoire, on observe un événement classique dans l’histoire d’une vie : un problème de santé. Le patriarche de la famille Pike se voit contraint à l’hospitalisation suite à une défaillance cardiaque. Autour de ce père de famille se rassemblent alors, d’une façon ou d’une autre, femme et enfants. Chacun portant sur ses épaules divers fardeaux et regrets tel que le décès de Tommy, le cadet de 14 ans retrouvé noyé il y a plusieurs années.

Quoi qu’il en soit, c’est une nouvelle fois tout le talent de Jeff Lemire qui s’exprime pour donner vie à des conflits intergénérationnels. L’homme a le sens du dialogue et du rythme et parvient à faire vivre sa communauté de personnages sans qu’à aucun moment, le lecteur ne vienne à s’ennuyer. Le ton est, comme d’accoutumée, poétique et accompagne de bien belle façon le propos des protagonistes, tous mus par des aspirations différentes et restreints par leurs boulots respectifs ou encore, par le poids des regrets.

Et pour rendre compte des destinées de chacun des membres de la famille Pike, Jeff Lemire a choisi d’illustrer lui-même cette série, tout comme il l’avait fait pour Essex County. Le résultat est sans appel : son trait si atypique colle, une nouvelle fois, parfaitement aux situations décrites. A cet égard, les expressions de visage, parfois légères, parfois accentuées, constituent sans conteste l’un des facteurs clés de la réussite de cette histoire puisque, avec les répliques, elles permettent de rendre compte avec une justesse millimétrée des émotions de chacun des personnages de Royal City.

Le digne successeur d’Essex County ? 

Si les nombreux points forts de ce premier volume en font l’un des comics à lire en ce début d’année 2018, seul Essex County viendra ternir quelque peu la qualité du titre. Puisque c’est l’auteur lui-même qui établit un parallèle entre les deux œuvres, il n’y a aucune raison de ne pas les comparer. Et à ce petit jeu, force est de constater que Royal City n’est pas Essex County. Malgré ses nombreuses qualités, ce nouveau comic-book édité par Urban Comics devra encore parcourir un peu de chemin avant d’espérer rivaliser avec son aîné et ses personnages si aboutis (critique : ici).

Cet état de fait résulte en premier lieu de la volonté éditoriale qui entoure Royal City. Sachez qu’Essex County bénéficie d’un format propre aux romans graphiques, soit celui d’une intégrale qui comprend l’ensemble d’un récit qu’il vaut d’ailleurs mieux ne pas scinder. A l’inverse, le premier tome de Royal City chroniqué dans cet article attend une suite. Il faudra donc « apprendre » à replonger dans cette histoire intimiste dès le prochain volume. Une fausse note pour un roman graphique de cet acabit… qui dès lors, de roman graphique passe sous le statut de « comics ».

En deuxième lieu, le choix de coloriser ce volume introductif nous laisse perplexe et cela même si la palette de couleurs est en accord avec le thème abordé. Le noir et blanc aurait, à mon sens, apposé un cachet bien plus fort à cet œuvre.

Malgré cela, c’est une entrée en matière tout à fait épatante que nous offre Jeff Lemire. Véritable petit bijou artistique et narratif, Royal City rappelle à bien des égards Essex County sans pour autant égaler le niveau de ce dernier. Les aficionados du style graphique et scénaristique de l’artiste devraient donc être une nouvelle fois conquis par cette nouvelle série. Pour les autres, nous ne pouvons que leur recommander de ne pas s’arrêter à la classification « Tranches de vie » tant Royal City présente des qualités indéniables.

Avec Black Hammer, Jeff Lemire terminait 2017 avec brio. Avec Royal City, il démontre qu’il ne faudra pas l’oublier en 2018.

Note : 9/10

R.L.

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