The Private Eye : Brian K. Vaughan imagine un monde sans Internet

Si le format (italien) atypique de ce nouveau comic-book intitulé « The Private Eye » m’avait rebuté au départ (il est rectangulaire mais en format paysage), le nom de l’auteur a, quant à lui, provoqué l’effet inverse chez ma petite personne puisqu’il est question de Brian K. Vaughan (Saga, Y le dernier homme, Les Seigneurs de Bagdad, Ex Machina…).

La publication de cet ouvrage a débuté sur le net dans le but de responsabiliser le lecteur, celui-ci pouvant payer la somme qu’il considère « juste » sans qu’aucun éditeur ne prenne un pourcentage. Il faut avouer que l’idée est originale et cohérente puisque le web est au centre de ce récit.

Journaliste de formation, j’ai été, dès les premières pages, interpellé par le pitch. Explications. Dans cette histoire, Internet n’existe plus. Le Cloud qui contenait de nombreuses informations parmi lesquelles des tonnes de secrets sous forme d’emails, de messages Facebook ou postés sur les forums, d’historiques de navigation… a explosé. Autrement dit, que ce soit un message haineux publié sur un espace de discussion, une recherche glauque et d’ordre sexuelle que contenait votre historique de navigation ou encore, un email envoyé à votre maîtresse/amant : TOUT était disposé à la vue de tous pendant 40 jours. Plusieurs décennies plus tard, Internet n’existe plus, la presse est la nouvelle forme d’autorité, elle remplace donc la police, et toute personne circulant dans un lieu public porte un masque et s’est choisie un pseudo afin de protéger sa vie privée. D’ailleurs, le concept de vie privée n’a jamais été autant au centre du débat et le web est désormais vu comme une maladie qui permettait à chacun d’espionner son voisin, sa femme ou encore, ses amis.

C’est dans cet univers futuriste que P.I., un détective privé, évolue. Il est également paparazzi puisque dans un monde où la presse a repris le rôle de la police, celui des détectives privés sans licence est revenu aux paparazzis. Le héros imaginé par Vaughan pour l’occasion ne manque pas de personnalité et possède de nombreux contacts dans toute la ville où il opère, Los Angeles, preuve de son savoir-faire. Un beau jour, une femme débarque dans son bureau et lui demande de surveiller quelqu’un : elle-même. Intrigué, P.I. apprend que la demoiselle doit passer un entretien d’embauche et veut savoir tout ce qu’un inconnu pourrait découvrir de sa vie. Il ne faudra que quelques pages avant qu’elle ne soit assassinée.

Vous l’aurez compris, le contexte historique imaginé par Vaughan participe autant au récit que l’enquête menée par P.I. A chaque coin de rue de la ville des anges, on retrouve des piétons vêtus de toutes sortes de costumes, des immeubles qui ont véritablement été pensés pour cette histoire, etc. D’ailleurs, l’excellent travail de Marcos Martin, le dessinateur, est à souligner : les masques et autres décors ont été le fruit de nombreuses recherches comme le démontrent les bonus présents dans ce volume édité par Urban Comics. A cela, ajoutez une colorisation de Muntsa Vicente sans failles qui joue tantôt sur des à-plats en arrière-fond, tantôt sur des personnages très colorés sans pour autant nous écœurer.

Malheureusement, The Private Eye n’est pas parfait. Si l’enquête dans laquelle s’engouffre P.I. est prenante au point de nous pousser à terminer notre lecture au plus vite, force est de constater que l’on aurait préféré que l’univers de ce comic-book soit bien plus approfondi, notamment en ce qui concerne les dernières pages du volume. Brian K. Vaughan ne prend jamais position et ne peut donc pas développer son point de vue aussi largement qu’il le souhaiterait. Ce qui explique, dans une certaine mesure, que la fin ne soit pas à la hauteur du pitch de départ qui, lui, peut être qualifié de novateur et de réfléchi puisqu’il a le bon goût de pousser son lecteur à la réflexion. D’ailleurs, le scénariste explique dans les emails envoyés à son dessinateur (voire bonus en fin de volume) qu’il n’a pas la réponse à la question : de nos jours, la vie privée peut-elle être protégée ?

Toujours concernant les idées à revoir, le format italien qui, comme évoqué en tout début d’article, est perturbant : peu maniable et n’apportant pas vraiment de plus-value au récit, cette originalité n’a que peu d’intérêt à mes yeux.

Malgré ces quelques défauts, The Private Eye reste un excellent récit d’anticipation. On y découvre un monde futuriste dont les tenants et aboutissants ont été mûrement réfléchis. Décors, couleurs, personnages, histoire : chaque composante du récit fait partie intégrante d’un tout qui n’est autre qu’une réflexion sur Internet et la vie privée qui mérite le détour.

Note : 8/10

R.L.

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