Un format à l’italienne, des pages dénuées de couleur, des métaphores choisies avec soin… Voici un roman graphique qui a réussi à nous intriguer dès le premier coup d’œil.
D’abord publié sous la forme d’un essai (par Hugues Jallon), Le Temps des Salauds revient donc en bande dessinée chez Casterman. Et quel coup de crayon ! Quelle maîtrise de la leçon ! En effet, à l’heure où les communautés s’opposent, où les partis d’extrême droite ne cessent de gagner des suffrages et où les mesures anti-immigration suscitent davantage d’inquiétudes qu’elles n’apportent de réponses, ce récit a tout pour s’imposer dans les rayonnages.
On y découvre des citations, des moments phares de la politique française et américaine, des gouvernants… Bien souvent, les noms ne sont pas cités. Seuls leur positionnement politique, leur parti et, parfois, un surnom permettent de les identifier. Si l’effort de recherche reste minime, nous recommanderons tout de même aux plus jeunes de se renseigner quelque peu sur le paysage politique avant de plonger tête la première dans ce roman graphique.
Ensuite, les métaphores, les comparaisons et les autres effets de style nous ramènent à la réalité et nous aident à mieux saisir les phénomènes à l’œuvre. On pense notamment au MMA, ce sport de combat aux règles minimales, qui fait écho au fascisme et à sa volonté de détricoter nos lois pour mieux imposer les siennes. Au fil de la lecture, on découvre comment il devient possible de côtoyer l’inacceptable et de quelle manière on s’en rapproche, malgré nos convictions démocratiques… L’explication ne nous est pas assénée en deux, voire trois pages. Comme le montre l’ouvrage, nos idées évoluent sous l’influence des discours, des situations vécues, des mensonges, des manipulations et des personnalités.
Enfin, le dessin, sobre, parvient à nous convaincre. Mieux encore, Franck Bourgeron n’hésite pas à alterner entre animaux anthropomorphes pour illustrer son propos et représentations de véritables visages politiques. Reconnaissables au premier coup d’œil, ces hommes et ces femmes se retrouvent piégés, au fil des pages, dans des jeux de noir et de blanc où les effets de style ne cessent de les mettre en scène. Ces choix graphiques nous donnent à voir, plus simplement qu’un long discours, la montée en puissance du fascisme — et les raisons qui la rendent possible.
En bref, nous sommes face à un ouvrage de qualité, qui mérite une lecture attentive, à condition de savoir dans quoi l’on s’engage. Ici, pas de héros épiques, aucune trace de fantastique, encore moins d’heureux dénouement. Le récit nous invite plutôt à comprendre comment « l’inacceptable » s’installe progressivement et gagne du terrain.
Note : 7/10
R.L.