Les sages ont parlé, Woan, l’Apache, a fauté. L’exil l’attend pour avoir réveillé les esprits des mondes inférieurs. L’Indien est dépité, mais respecte la décision des siens. Le moment venu, il les retrouvera et saura se montrer digne. Et puis, voilà que les couchers de soleil se sont multipliés et que les années ont passé. Woan a grandi. Il est un homme désormais. Sa décision est prise : il part. Un pas après l’autre, celui qui fut banni n’aura alors de cesse de rechercher les siens.
Dans Comanche Trail, Christian Rossi nous emmène une nouvelle fois aux côtés de Woan, personnage déjà rencontré dans Golden West, en pleine Amérique d’après-guerre de Sécession. L’époque n’a rien d’un havre de paix pour les tribus indiennes. Entre les hommes blancs et leur vision étriquée des « autres », les animaux sauvages et les tribus ennemies, les autochtones sont menacés de disparaître. Pourtant, leur volonté reste aussi dure que les pierres chaudes des canyons, et ils ne comptent pas déposer les armes face aux dangers qui les guettent.
Cette nouvelle parution est l’œuvre, une fois de plus, de Christian Rossi, l’homme qui nous avait déjà charmés avec Golden West (pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres). L’artiste fait partie de ceux dont, selon nous, il est nécessaire d’avoir lu au moins l’une des créations. Dans un style propre, réaliste et aux tonalités proches du pastel, Rossi se plaît à inscrire ses histoires fictives dans des paysages réalistes où il nous propulse à la façon d’un documentaire, comme si nous remontions le temps pour vivre auprès de ses protagonistes le temps d’une bande dessinée.
Et ce n’est pas tout ! Déjà, lorsque l’on se plonge dans l’un de ses ouvrages, on retrouve (ou découvre !) le simple plaisir de l’admiration. Celui où l’on s’arrête, un instant plus ou moins long, sur une seule case ou planche pour observer les détails, la chaleur qui se dégage de la page, ou l’expression d’un personnage. Chaque péripétie, qu’il soit question d’un moment anecdotique dans la vie d’un Amérindien ou d’une scène d’action où la mort attend son heure à la page suivante, entraîne une immersion totale. Tout au long du récit, nous avons l’impression d’observer par-dessus l’épaule de ceux que « l’homme blanc » dénommait « les sauvages », tant Rossi nous place au centre de leur vie. Cela grâce à son trait unique, mais pas seulement, puisque la colorisation est pour beaucoup le cœur de la technique du dessinateur.
Il suffit de tourner quelques pages pour ressentir toute la chaleur du soleil frappant la région désertique dans laquelle évolue Woan. Les tonalités choisies sont du plus bel effet et nous enveloppent aussitôt : la chaleur du canyon nous fait transpirer grâce à ses tons jaunes et orangés, presque pastel, tandis que la nuit tombée nous a ensuite enveloppés de sa fraîcheur. La nuit, justement, parlons-en. La pénombre a beau encercler les personnages, jamais elle ne nuit à l’action. Les péripéties y restent lisibles, d’une clarté indéniable sans pour autant mettre en péril l’atmosphère qui se dégage de la scène.
Évidemment, ces ambiances travaillées participent au scénario de ce Comanche Trail. L’intrigue plaira aux fans sans pour autant perdre les nouveaux venus. D’un côté, on suit Woan, personnage fort et intègre pour qui retrouver les siens constitue une véritable raison de vivre. De l’autre, on découvre les rescapés d’une tribu d’autochtones qui tentent de rejoindre les Comanches, maîtres de la région. Après tout, ces hommes connaissent bien l’épouse du chef comanche, ce qui devrait leur garantir un droit d’entrée dans le groupe et une protection en cas de danger. Car les risques sont nombreux en cette période hostile. Les loups affamés prennent en chasse les guerriers solitaires ; les tribus indiennes se méfient les unes des autres ; et l’homme blanc est partout, traquant les « sauvages » sans relâche. Ici, les Indiens sont au centre du récit et n’intègrent pas une histoire en arrière-plan d’un grand héros blanc. Ainsi, l’ésotérisme, les cultures des différentes tribus, leurs méthodes et leurs pensées sont autant de facettes mises en exergue au sein de l’ouvrage, que nous avons eu plaisir à découvrir.
Par son scénario, mais surtout grâce à son talent de dessinateur, Rossi nous emmène une fois de plus découvrir la vie de ces hommes dont le seul objectif est la survie. Chasses à l’homme et affrontements rythment les pages d’un Arizona dépeint avec toujours autant de justesse. Seuls quelques visages, de temps à autre, manquent parfois de nuances, au point qu’il peut devenir difficile de les reconnaître du premier coup d’œil. Encore que le dessinateur ajoute ici de menus détails — un bandeau rouge, une chevelure plus longue ou plus foncée — afin d’aider son lecteur à distinguer les différents protagonistes. Mais n’est-ce pas là un détail, à l’instar d’un grain de sable dans un océan de beauté ?
En somme, ce nouvel ouvrage, Comanche Trail, coche toutes les cases du bon western. Rossi connaît son sujet de prédilection sur le bout des doigts, et cela transpire à chaque page du livre. Avec des ambiances dignes des plus grands (dont l’auteur fait partie), ce nouvel album mérite votre attention, lecteurs, et pour peu que vous vous intéressiez au sujet, vous risquez de vous intéresser à l’ensemble d’une bibliographie déjà bien fournie du côté de Monsieur Rossi.
Note : 8/10
R.L.