Vertigéo: de la SF noire, pessimiste et travaillée

Notre monde n’est plus. Ravagée par un cataclysme, la Terre est un désert grisâtre où la vie n’existe plus. Enfin… presque ! Puisque des poignées d’hommes ont survécu et se sont regroupés. Décidés à former la société de demain, ils entreprirent l’édification d’une tour. Car si le sol est impur et ne permet pas le développement de la vie, les cieux, eux, paraissent dignes de confiance. Et s’ils abritaient l’Eden tant espéré ?

On avait déjà chroniqué à deux reprises des œuvres d’Amaury Bündgen, nouvel artiste sur la scène de la bande dessinée franco-belge. Et à chaque fois, nous avions été bluffés par le résultat. Non exemptes de défauts, ses publications (Ion Mud et Le Rite) nous avaient marqués au point d’en faire l’un des auteurs à suivre par notre rédaction, au cours des années à venir. Concernant Vertigéo, Amaury Bündgen est confiné au poste de dessinateur, et ce sont LLoyd Chéry et Emmanuel Delporte qui se sont portés garants du scénario. Et tiens, tiens… pour L. Chéry, il est question d’une première BD. Une première qui en appellera d’autres ? On l’espère vivement. Explications.

Toujours plus haut…

L. Chéry nous raconte l’Histoire de la survie humaine dans un monde qui ne veut plus d’elle. Sa seule perspective de salut est celle du clergé, soit la construction de nouveaux étages sur une tour déjà immense. Ainsi pourront-ils atteindre l’Eden, là où la polution, le « nuage noir », et les monstres ne seront plus considérés que comme de l’histoire ancienne. Seulement, chaque étage en travaux s’accompagne de son lot de morts chez les ouvriers. Entre les prédateurs qui surgissent à une vitesse folle et les rafales de vent, aussi mortelles qu’imprévisibles, le job ne vend pas de rêve… C’en est tel que les forces de l’ordre et d’autres, fourbus par des métiers harassants, se retrouvent à considérer positivement leur boulot pour peu qu’ils le comparent à celui d’ouvrier.

En d’autres mots, le scénario est à la base d’un récit plaisant et très intéressant, cela grâce à son univers. On tourne les pages, désireux d’en apprendre plus sur la société de Vertigéo et les mesures qui régissent désormais les Hommes. Chacune des pensées philosophiques qui domine l’humanité est mise en contexte et intègre une dictature qui s’appuie sur la nécessité d’accomplir la volonté de l’Empereur : atteindre les cieux.

Lloyd Chéry développe ici des notions déjà vues chez ses confrères (un monde désespéré où les plus basses classes travaillent pour les puissants; une dictature par le rêve ; la volonté de briser chaque individu afin qu’il n’ait aucune ambition propre…) et y incorpore ses propres idées, parfois originales et intrigantes, parfois déjà usitées chez d’autres. Dans tous les cas, cela donne une histoire pour le moins sympathique, et qui amènera le lecteur à se questionner. À tel point que l’on restera quelque peu sur notre faim une fois le livre refermé. On en viendrait presque à se dire qu’il manque une trentaine de pages à ce récit afin de pousser le concept à atteindre son objectif : une fin digne des chapitres précédents. Non pas que les dernières planches manquent leur but ; elles offrent une fin sympathique au demeurant. Toutefois, on aurait aimé en découvrir plus. Comprenez-nous : la société de Vertigéo, bien que basée sur une dictature des plus classiques, inquiète autant qu’elle séduit. Bien-sûr, elle ne séduit pas les lecteurs que nous sommes par les sévices, les morts et l’absence de liberté, mais plutôt par la façon dont on en est arrivé là, le pourquoi des décisions des puissants, et ce qui se passe en haut lieu. Seules des réponses malheureusement avares en détails seront fournies, l’auteur ayant souhaité privilégier l’essentiel. (Il nous est évidemment difficile de vous en dire plus sans vous révéler le fin mot de l’histoire.)

Quant au dessin, Amaury Bundgen fait des merveilles dès qu’il s’agit de représenter un immeuble, des technologies futuristes, des armures ou des uniformes tels que l’on pourrait en voir dans Star Wars ou Star Trek. Sa marge de progression est folle, on vous l’assure. Reste encore le point des visages qui paraissent parfois trop statiques. On jurait que certains moments sont figés dans le temps… Dommage pour une histoire se passant au sommet d’une tour sans cesse attaquée par des bourrasques de vent des plus violentes. Enfin, on notera la belle idée de l’utilisation minimale de couleur, avec une prédominance de noir, de blanc et de gris. En effet, dès le début de Vertigéo, les dés sont jetés : le cataclysme a tout détruit, les couleurs sont absentes et seuls quelques livres colorés sont conservés, tels des reliques, au sein de la Grande Bibliothèque. Les tonalités grisâtres ajoutent donc ce qu’il faut de pessimisme, et créent une atmosphère toujours plus sombre. L’idée, à première vue banale, a fini par aisément s’imposer à nos yeux.

En somme, Vertigéo est une bonne surprise. Un récit « jeune » au sens où son dessinateur n’en est qu’à sa troisième bande dessinée et qu’il s’agit d’une première pour son scénariste. Pourtant, la route vers la maturité ne parait pas bien longue tant cet ouvrage renferme déjà de nombreuses qualités, de son univers à sa violence en passant par son graphisme. À découvrir !

Note : 7/10

R.L.

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