Des milliers de spectacteurs se pressent dans l’ambiance chaude de la salle. Tous scandent le même nom en ces terres françaises. La foule se déchaine, s’impatiente et admire. Un crochet, un uppercut, un autre crochet. Le sang coule, la sueur se répand sur le ring, les regards sont déterminés, les muscles bandés. Puis, un coup de feu, des crochets, encore, échangés dans les tribunes cette fois. La faute à la pègre désireuse d’influencer le résultat. Les deux combattants sont sortis, protégés, renvoyés au vestiaire. Le match s’arrête sans vainqueur. Et cette soirée, forte en rebondissements, n’est que l’une des nombreuses péripéties qui ont fait la vie de l’incroyable Kid Francis.
Alors, alors. Alors. Vous le savez, si vous nous lisez depuis nos débuts, chez Comics Inside, on aime particulièrement se plonger dans les histoires vraies. Et apparemment, Casterman aussi. L’exercice est complexe pourtant ; un vrai challenge même. Car pour atteindre la réussite, il faut en réunir les ingrédients. Omettre l’un d’eux, abuser d’un autre, et c’est toute la préparation qui en pâtira.
D’abord, il faut une histoire. Une bonne histoire. L’une de celles qui méritent d’être contées. Comment cela ne pourrait-il pas être le cas quand le sujet est un cireur de souliers dont les espoirs le mèneront sur les plus grands rings, ainsi que dans les sphères huppées d’Hollywood en passant par le milieu de la pègre, pour finir dans les camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale. Kid Francis, de son vrai nom Francesco Buonagurio, a profité d’une vie riche, c’est le moins que l’on puisse dire. Riche en rencontres, riche en rebondissements, riche en succès et en tragédies. L’homme voulait réussir, frapper de ses poings ses adversaires, faire crier les foules et atteindre les sommets. Il y est parvenu, avec brio, avant d’être traité comme un animal (au même titre que tant d’autres…) dans les camps d’extermination.
Mais revenons-en à notre recette, celle de la réussite. Car le sujet seul ne fait pas une bonne histoire. Il est nécessaire de prévoir des cuisiniers prêts à y mettre une bonne rasade d’huile de coude, une importante pincée de talent, et l’envie de connaître, de s’informer sur ce qui fait d’un plat, un bon plat. Et un grain de chance.
Ce dernier arrive sous la forme d’un article. En 2018, Marius Rivière, journaliste indépendant, participe à la rédaction d’un dossier qui traite, notamment, de la rafle du Vieux-Port. C’est là que la magie du destin opère. L’un de ses collègues lui adresse quelques mots concernant un boxeur déporté dans un camp pendant l’opération. M. Rivière découvre alors Kid Francis. Et bien-sûr, lorsqu’il en parle à Grégory Mardon, son intérêt contamine le dessinateur. L’idée fait son bout de chemin jusqu’à devenir le livre dont il est question ici. Mais avant, il a fallu réunir la documentation nécessaire, retracer la généalogie du Kid, éplucher des tonnes de comptes-rendus de matchs de boxe. Un travail de longue haleine embelli par une fioriture de bonnes idées.
Parmi celles-ci, l’ambiance. Une ambiance qui part d’une simplicité dans le trait, qui nait dans le choix des couleurs et des ombrages, qui mène directement le poing de l’artiste dans le regard du lecteur. Et puis, il y a ces détails qui n’en sont pas tant ils contribuent à bien des regards à nous transporter dans cette autre époque. Un panneau sur une épicerie « Interdit aux chiens et aux Italiens » nous renvoie rapidement au contexte social de ce Marseille du passé. Le parler direct d’un entraineur ajustera nos sourires et notre empathie. Tout ceci intégré à une structure qui frôle la perfection.
Les premières pages nous envoient dans les Arènes du Prado, à Marseille, au milieu d’un public venu en nombre pour admirer son héros. Ensuite, retour en arrière pour découvrir les débuts de ce futur grand de la boxe. On rencontre alors son entourage haut en couleurs, avec la face sombre de sa famille dont fait partie le parrain de la pègre locale, son coach de toujours sans qui rien n’aurait été possible, et ensuite suivent d’autres rencontres ô combien importantes pour la suite de ce qui sera une formidable carrière.
Et évidemment, toutes les bonnes histoires comportent leur part de tragédie. C’est encore le cas ici… avec une tragédie écrite par les nazis. L’une de celles qui a conduit des milliers d’âmes à la mort dans des conditions épouvantables. La conclusion est facile à deviner. Malheureusement. On retiendra que du début à la fin, le Kid n’aura cessé d’être là où se passait l’action, là où il marquerait l’Histoire de son empreinte.
Enfin, sachez qu’au moment d’écrire ces quelques lignes, je viens à peine de refemer ce livre sobrement intitulé Kid Francis. L’émotion est encore palpable. J’en viens à me demander pourquoi mille films et autant de séries n’ont pas déjà mis en images cet incroyable personnage. Et soudain, je comprends. La force de cette bande dessinée ne réside pas uniquement en son sujet. Elle est l’œuvre de son protagoniste, certes, mais surtout de ceux qui ont minutieusement préparé leurs ingrédients, les ont mixés, arrangés, mélangés pour délivrer un repas somptueux et riche en saveurs. Une chose est sûre : si tous les auteu… cuisiniers pouvaient s’inspirer de la même recette, les obèses occuperaient la surface du monde.
Note : 9/10
R.L.